Le Signe n°1 du Succès d’après la Science Des Réseaux

A l’heure où j’écris ces lignes, cela fait plus de trois ans que Steve Jobs est mort.

Depuis, des livres ont été écrits, et des films ont été réalisés.

 

Chacun a célébré son héritage, et a tenté de partager les secrets avec lesquels il a construit une des plus grandes entreprises du monde ; par exemple, l’attention au détail, la capacité d’attirer des gens extrêmement talentueux, et d’offrir à ces gens l’estime et les bonnes conditions dont ils ont besoin.

 

Nous pensons comprendre ce qui a causé son succès.

 

Nous avons tort.

 

Il y a des principes à succès que l’on laisse de côté parce qu’on les voit comme de simples excentricités de sa personne.

 

On rate souvent l’intersection paradoxale de deux de ses qualités qui apparaissent, à première vue, comme étant opposées : une focalisation maniaque, et une curiosité insatiable. Ils ne s’agit pas juste de deux forces aléatoires parmi d’autres. Il y a de fortes chances qu’elles aient les plus importantes de Steve Jobs, servant de base pour tout le reste.

 

Sa curiosité contribuait à nourrir sans cesse sa passion, et lui avait permis d’acquérir d’uniques perspectives, compétences et valeurs, ainsi que de rencontrer des individus doués dont les capacités complémentaient les siennes. Sa focalisation, autrement dit sa concentration précise et acharnée, est ce qui a permis à toutes ces choses de porter leurs fruits dans le monde de l’électronique.

 

Je ne dis pas juste ça en tant que personne qui a dévoré pratiquement tous les articles, interviews et livres qui parlent de lui.

 

Je dis ça en tant que personne qui a interviewé de nombreux chercheurs en science des réseaux de par le monde, embarqué dans une quête pour comprendre comment les réseaux humains contribuent au succès professionnel.

 

En décembre 2013, j’ai parlé avec Ron Burt, un des scientifiques les plus reconnus du domaine. Il a partagé avec moi un diagramme qui soulignait le rôle d’une certaine variable dans le succès de la carrière d’un individu.

 

Pour résumer de manière simplifiée, il y avait une claire corrélation entre le réseau humain d’un individu, et son succès professionnel. On peut classer le réseau de quelqu’un dans une de deux catégories : ouvert, ou fermé. Avoir un réseau fermé, pour décrire ça avec des termes basiques, c’est de connaître des gens qui se connaissent aussi tous les uns les autres. A l’inverse, celui qui possède un réseau ouvert a tissé des relations avec des gens qui ne se connaissent pas.

 

Les résultats des études de Ron Burt et ses collègues suggèrent que plus le réseau humain de quelqu’un est ouvert, plus sa performance augmente. En effet, plus le réseau d’un individu est fermé, plus les idées et opinions qu’il entendra seront similaires. Il ne fait que réaffirmer sans cesse des points de vues dont on est déjà partisan. Au contraire, une réseau ouvert implique de dialoguer avec des individus dont les idées sont diverses et variées.

 

Plus encore, leurs résultats montrent que plus de la moitié des différences projetées dans le niveau de succès d’une carrière serait dû à cette seule variable.

 

Est-ce que vous avez déjà fait face à cette situation, où vous entendez quelque chose de tellement intéressant que vous ne pouvez pas vous empêcher de vouloir en apprendre davantage, mais qui vous paraît en même temps tellement fou qu’il faudrait changer certains éléments fondamentaux de votre façon de pensée pour pouvoir accepter l’idée ?

 

Ça a été mon cas quand j’ai entendu ceci. Jamais, dans tous les livres que j’ai lu, qu’ils soient à propos développement personnel, de business, ou de Steve Jobs, je n’avais croisé ce concept.

 

Je me suis demandé «Comment la structure du réseau d’un individu peut-elle être un si grand facteur dans sa réussite professionnelle ?»

 

 

Pour comprendre la force des réseaux ouverts, il est important de comprendre leur opposé.

 

La plupart des gens passent leur carrière dans des réseaux fermés ; des réseaux de gens qui se connaissent déjà. Les gens restent souvent dans la même industrie, la même religion, le même parti politique. Dans un réseau fermé, il est plus facile de faire les choses car vous avez battis de la confiance, et vous connaissez toutes les règles implicites et les expressions propre à ce groupe. On s’y sent à l’aise, puisque la vision du monde du groupe converge et confirme la votre.

 

Si l’on veut comprendre pourquoi les gens passent le plus clair de leur temps dans des réseaux fermés, il suffit d’observer ce qui se passe quand on réuni un groupe de parfaits inconnus ensemble. Dans un premier temps, les gens qui partagent des choses en communs vont se rapprocher. Mettons que individu A devient ami avec B, et plus tard avec C, car il possèdent des points communs avec eux. Dans un second temps, A va ensuite présenté B à C, ce qui a de grandes chances de marcher. Ils partagent des intérêts ou des points de vues similaires, après tout. Le résultat est donc un cercle d’amis (ou plutôt, ici, un triangle).

Des cliques d’individus vont ainsi se former à partir du groupe d’inconnus que l’on a réuni. Ces différentes cliques vont former leur propre petite culture, et s’éloigner les unes des autres et passer leur temps entre elles. Tout le monde ou presque doit être plus ou moins familier avec ce processus, puisqu’il se déroule en début d’année scolaire dans toute classe où les élèves ne se connaissaient pas précédemment.

David Rock, fondateur de l’institut de neurologie Neuroleadership Institute, explique très bien le processus :

«Nous avons évolué de telle sorte à classer les gens dans le groupe intérieur ou extérieur (termes scientifiques : endogroupe et exogroupe). On place la plupart des gens dans notre groupe extérieur, et quelques personnes dans notre groupe intérieur. Ça détermine si on accorde de l’importance ou non aux autres. Ça détermine si on les soutient, ou si on les attaque. Ce processus est une conséquence de notre histoire évolutive, où l’on vivait en petit groupes, clans ou tribus, et où on ne devait pas faire confiance aux inconnus.»

 

En comprenant ce processus, on commence à concevoir pourquoi le monde est comme il est. On comprend pourquoi des partis politiques rivaux, qui se considèrent chacun comme étant «le gentil», ne peuvent pas passer de loi qui plaira à 100% d’une population. On comprend pourquoi les différentes religion en sont venues à faire la guerre au cours de l’Histoire. On comprend pourquoi des phénomènes sociétaux tels que les bulles, les paniques et les modes sont possibles.

 

Parlons maintenant des réseaux ouverts. Ils représentent à la fois des épreuves et des opportunités uniques. Les personnes qui possèdent un réseau ouvert ont accès à des relations, des expériences et des connaissances plus diverses que la majorité.

 

Cela apporte sont lot de difficultés : on risque d’être mal compris, mal évalué et perçu comme une personne «à part», justement parce que les gens risquent de ne pas toujours comprendre pourquoi vous pensez comme vous le faites. Ça représente aussi une épreuve car il n’est pas évident d’assimiler et de concilier autant de visions du mondes différentes et souvent contradictoires.

 

Dans un de mes films préférés, Matrix, le protagoniste, Neo, est exposé à un tout nouveau monde. Une fois qu’il y est, il ne peut plus revenir en arrière. Il est un élément à part dans son nouveau groupe, et il n’a plus sa place dans son ancienne vie. Il a fait l’expérience de quelque chose qu’aucune des personnes qu’il connaît ne pourrait comprendre. Et c’est ce même phénomène qui nous arrive quand on fait irruption dans un tout nouveau «monde» social.

 

Mais même si l’on risque d’en baver, avoir un réseau ouvert apporte aussi de sacrés opportunités à un individu, sous plusieurs formes. On peut citer :

 

-Une vision du monde plus exacte. En observant des informations et des opinions venant de différents groupes, les erreurs et contradictions deviennent apparentes et peuvent s’annuler les unes les autres. Les études de l’auteur et professeur universitaire Philip Tetlock montrent que les individus possédant un réseaux ouvert prédisent mieux les futures évolutions sociales que ceux ayant un réseau fermé.

 

-La capacité à contrôler le timing du partage d’information. Il ne sera pas forcément le premier à entendre l’information, mais il sera le premier à pouvoir la présenter à un autre groupe de personnes. Résultat, il possède l’avantage de l’intiative.

 

-La capacité à servir de traducteur et/ou de connecteur entre les groupes. Il peut «générer de la valeur» en servant d’intermédiaire et en connectant deux personnes ou deux organisations qui vont pouvoir s’entraider mais qui ne seraient jamais rentrées en contact sans lui.

 

-Plus d’idées qui brisent le moule. Une étude scientifique à été menée sur les études scientifiques au fil des décennies et des siècles. Attention, il faut suivre : on a comparé les résultats de chaque étude via le nombre de fois où elle a été citée par d’autres études, ainsi que le nombre d’études qu’elle a cité.

Un motif fascinant a émergé. Les études avec les meilleures performances était celles qui avait 90% de références conventionnelles et 10% de références atypiques (c’est à dire qui puisent dans des domaines qui ne sont pas le leur). Cette règle apparaît constante quelle que soit l’époque ainsi que le domaine scientifique. Et qui de mieux qu’une personne ayant de vastes horizons pour pouvoir créer des combinaisons atypiques et inattendues ?

 

 

J’évoquais Steve Jobs un peu plus tôt, alors revenons à lui. En laissant libre cours à sa curiosité dans différents domaines et hobbies tout au long de sa vie, il a développé des perspectives, des capacités et un réseau que personne d’autre n’avait dans le monde de l’électronique. Ils les a ensuite appliqué avec un concentration et une précision méticuleuse. Au sein d’Apple, il élaguait les gens, les produits et les système qui n’étaient pas au top du top.

 

Beaucoup de gens qualifient hâtivement une certaine partie de la vie de Steve Jobs comme étant sa période «perdue» ou «d’errance dans la nature». Mais si l’on observe son cheminent avec du recul, on peut voir que ses différentes «déviations» à plusieurs moments de sa vie ont toutes fini par contribuer à quelque chose.

 

Ce que les gens nomment «la magie de Steve Jobs» ou attribuent à des excentricité propres à son caractère sont en fait des principes qui peuvent être potentiellement répliqués et suivis.

 

A partir de là, on peut commencer à comprendre la citation suivante, provenant de l’interview de Jobs pour le magazine Wired en 1995 :

 

«La créativité, c’est juste connecter les choses. Quand on demande à une personne créative comment elle a fait quelque chose, elle se sent un peu coupable parce qu’elle ne l’a pas vraiment fait, elle a juste vu quelque chose.

 

La chose a juste fini par leur apparaître comme évidente. C’est parce que cette personne a été en mesure de connecter des expériences qu’elle a vécu, et d’en synthétiser quelque chose de nouveau. Il la raison pour laquelle elle a été capable de faire ça, c’est parce qu’elle a vécu plus de choses, ou a plus réfléchi à ce qu’elle a vécu, que les autres personnes.

 

Malheureusement, c’est quelque chose de trop rare. Dans cette industrie, beaucoup de gens n’ont pas vécu des expériences très diverses.

 

Ils n’ont donc pas assez de points à relier, et ils se retrouvent avec des solutions très linéaires en l’absence d’une perspective plus large sur le problème. Plus la compréhension de l’expérience humaine d’une personne est vaste, plus son design sera bon.»

 

 

Tout au long de l’histoire humaine, chaque société, la notre y compris, a créé ses propres mythes et légendes, et un point commun qu’ils partagent tous est le voyage initiatique du héros.

 

Voici à quoi ressemble la progression du voyage du héros d’après Joseph Campbell, l’homme qui a codifié le terme :

 

Tout va très bien. Vous vous sentez normal, votre environnement vous convient. Puis quelque chose a lieu, et vous changez. Vous commencez à vous sentir comme un étranger dans votre propre culture. Vous cachez des éléments de vous-même pour continuer à vous fondre dans le groupe, mais ça n’aide pas. Vous ressentez le besoin de partir, à la recherche d’accomplissement de soi, mais cela implique son lot d’incertitudes. Au début, vous hésitez.

 

Au final, vous sautez le pas. Vous traversez des moments difficiles, au fur et à mesure que vous apprenez à naviguer un monde nouveau. A la fin, vous surmontez les épreuves. Ensuite, vous retournez auprès de votre ancienne culture et devenez une source de changement, en partageant tout ce que vous avez appris.

 

Le voyage du héros est enraciné partout, de nos films cultes (Star Wars) aux héros que l’on glorifie (Steve Jobs), parce qu’il touche à des éléments fondamentaux de l’expérience humaine.

 

La science des réseaux nous montre deux choses.

(1)Le voyage initiatique du héros est un schéma, un plan vers le succès, et (2), on peut tous être des héros. Il s’agit d’un parcours profondément humain, ce n’est pas réservé seulement à des êtres spéciaux. Il suffit de faire confiance à son cœur et sa curiosité, et de les suivre vers de nouveaux horizons. Comme disait Steve Jobs : «On ne peut pas relier les points en regardant vers l’avant ; on ne peut les relier qu’avec du recul, en regardant vers l’arrière. Alors il faut avancer en ayant confiance dans le fait que les points se relieront d’une manière ou d’une autre dans le futur.»  

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *